Apprendre pour entreprendre sa vie

Je me permets d’emprunter le titre de mon billet à une conférence débat qui va se tenir à Bamako dans les locaux de l’ISIM. Comme j’ai été associé à l’annonce de cet événement, j’aime croire qu’ils ne m’en voudront pas. Je remercie son initiateur Doumbia N’Tiy pour le travail remarquable de coaching qu’il fait à Bamako (Kamitcoaching).

Je l’emprunte tout simplement parce qu’il résume d’une manière peut-être lapidaire, la réalité d’une vie professionnelle dans une Afrique qui vit douloureusement ses promesses de développement.

Vu de l’extérieur, ce continent connaitrait des prévisions de croissance de l’ordre de 3 à 4 % pour les années 2017 et 2018. Mais il se trouve en même temps confronté à la difficulté de mobiliser les forces nécessaires pour en prendre la mesure et définir un modèle qui lui soit culturellement propre.

Les investissements extérieurs (privé, diaspora, aide au développement) ne sont pas à la mesure de son potentiel économique. Le haut de l’iceberg est en plus seulement exploité par une minorité, les résultats sont obérés par l’enrichissement personnel, par une mauvaise gouvernance et par l’existence des zones de non-droit.

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L’Afrique connaît aussi un épouvantable taux de croissance démographique que le marché de l’emploi, en peau de chagrin, ne peut pas absorber, la précarité et la pauvreté prévalent plus que la non-activité.

« S’il y a trop de désespoir en Afrique, alors évidemment des jeunes vont se dire qu’ils vont aller chercher une nouvelle vie ailleurs » Angela Merkel au G20 (12 et 13 juin 2017)

D’après une étude de la BAD, entre 2015 et 2030, 29 millions de personnes vont rejoindre la force de travail en Afrique, chaque année.

Selon une récente étude de l’OIT, en Afrique subsaharienne, plus de la moitié de tous les jeunes actifs devraient rester au chômage en 2016, ce qui représente le plus haut taux de chômage des jeunes dans la région.

« Pour les jeunes âgés de 20 à 29 ans, l’absence de possibilités d’emploi viables est souvent le principal facteur décourageant leur participation au marché du travail. Les taux de chômage des jeunes demeurant toujours élevés et la transition entre l’école et la vie active devenant de plus en plus difficile, un nombre croissant de jeunes ne sont ni étudiants, ni pourvus d’un emploi, ni en formation, une situation qui comporte des risques de détérioration des compétences, de sous-emploi et de découragement. »

Beaucoup de jeunes travaillent pace qu’ils doivent soutenir leur famille et près de 70 % d’entre eux vivent avec des salaires inférieurs à 3,10 $ par jour.

La plupart des jeunes ne sont pas bien informés des réalités de l’emploi ni des compétences nécessaires pour satisfaire les besoins du marché. Le secteur privé (ou moderne ou formel) dans ses efforts d’ajustement ne trouve pas, localement, les compétences utiles à sa dynamique. Il n’a pas non plus l’espace de développement et d’investissement.

Les programmes de formation supérieure ne sont pas en phase avec l’économie réelle qui doit pourvoir à ses besoins d’infrastructure et de pragmatisme. Il faut des ingénieurs, des agronomes, des hydrauliciens, des spécialistes en transition énergétique, des techniciens en production, en transformation, en maintenance, en communications.

Ce serait une erreur de l’attribuer à l’institution universitaire qui déploie des efforts louables avec les ressources dont elle dispose. On ne lui donne pas vraiment les moyens alors que son encadrement, pour en avoir rencontré certains acteurs, est exemplaire. Mais comment faire face à l’arrivée massive de jeunes étudiants ?

L’agriculture et le milieu rural restent la plus grande source d’emploi pour les années à venir en Afrique. Les jeunes y reviennent souvent contraints et forcés après avoir échoué dans d’autres projets en milieu urbain. Ils y reviennent sans avoir connaissance des nouvelles réalités de la gestion et de l’exploitation des terres agricoles.

La Banque Africaine de Développement, lors de son Assemblée Générale 2017, fait d’ailleurs de l’urgence à investir dans l’agriculture, un thème majeur de sa stratégie. Ce thème est développé dans « Nourrir l’Afrique – Stratégie pour la transformation de l’agriculture africaine 2016-2025 »

« Au regard des défis croissants liés aux changements climatiques, l’agriculture résiliente au climat n’est plus une option, mais plutôt une impérieuse nécessité »

« Il y a aussi un impératif de transformation de l’agriculture. Son manque de productivité entraîne des coûts humains et économiques élevés. A titre d’exemple, l’Afrique produit 70 % de toutes les fèves de cacao, mais elle ne fournit qu’environ 20 % des produits intermédiaires du cacao. »

La transformation requerra une nouvelle génération de jeunes entrepreneurs agro‐industriels qui ont été dotés de moyens et formés pour changer la perception traditionnelle de l’agriculture en Afrique

Sur un plan plus local, l’exemple ci-dessous, illustre bien cette nécessité de transition.

A Bamako, celui qui me fait le change en FCFA de mes euros me disait avoir acheté un champ avec son frère pour y élever des vaches laitières. Avec un résultat dont il se sentait fier. Ses bêtes fournissaient chacune environ 7 à 8 litres de lait par jour.

A côté de cela un éleveur établi à Tienfalà (entre Bamako et Koulikoro). Il a consacré sa retraite à la mise en valeur de son « champ ». Il cultive des mandarines.

Il a démarré l’élevage de vaches laitières, avec des bovins importés de France, pour atteindre un rendement quotidien de 30 litres de lait par jour. Il a du vaincre bien de vicissitudes pour en arriver là. Il a réussi à faire des croisements avec des races locales pour atteindre des rendements similaires.

Il fait travailler directement une vingtaine de personnes et il représente à lui seul un mini-pôle économique qui fait vivre le proche environnement rural.

Enfin il y a le problème de l’entrepreneuriat. Les africains sont par nature entrepreneurs mais c’est principalement un entrepreneuriat de subsistance ou de survie plutôt qu’un entrepreneuriat créateur d’emplois axés sur une industrialisation en cohérence avec les besoins de développement.

Car comme le souligne encore la Banque Africaine de Développement dans son rapport, écrit avec l’OECD et l’UNDP,  « Perspectives économiques en Afrique 2017 – Entrepreneuriat et industrialisation », pour aider l’industrialisation sur le continent, il faut renforcer l’entrepreneuriat. Mais il faut le réorganiser de la manière la plus pragmatique possible. Si vous voulez lire le document dans son intégralité, cliquez ici.

« L’Afrique a la possibilité de s’industrialiser tout en préservant son environnement. Des politiques adaptées peuvent l’aider à progresser en direction de trois objectifs étroitement liés : parvenir à une croissance solide à long terme, accélérer l’inclusion sociale et la lutte contre la pauvreté, et atténuer le risque climatique. »

L’Afrique comme le montre cette infographie affiche un grand dynamisme en matière de création d’entreprises (source : Perspectives économiques en Afrique 2017 – OECD, AfDB, UNDP).

  • 22% de la population africaine en âge de travailler crée de nouvelles entreprises, taux le plus important dans le monde
  • Les entreprises de moins de 20 salariés et de moins de 5 années d’existence contribuent le plus à la création d’emploi dans le secteur formel en Afrique
  • 44 % des entrepreneurs africains lancent leur entreprise pour saisir une opportunité sur le marché, alors que 33 % le font car ils ne peuvent pas trouver d’autre emploi.
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Source : Perspectives économiques en Afrique 2017 – OECD, AfDB, UNDP

Beaucoup deviennent des travailleurs indépendants, par nécessité, parce qu’ils n’ont pas d’autres options de travail et de revenus. Ils entrent pour la plupart dans un réseau, qui contribue très peu aux nécessités de croissance et de développement.

Mais qu’on aurait tort de qualifier d’informel.

L’économie populaire africaine, sous le vocable de « secteur informel », est définie en négatif par rapport à l’économie dite
« formelle ». Tout se passe comme si l’informel devait devenir formel. Au lieu d’examiner cette économie pour ce qu’elle est, on ne cesse de la prendre pour ce qu’elle aurait dû être. (Felwinne Sarr)

Il faut donc entraîner cette économie populaire dans une dynamique économique et lui donner les moyens de faire reconnaître ses valeurs comme une autre manière de décliner un modèle économique.

Sur le marché malien, je pense, entre autres :

Aux réparateurs de téléphonie mobile, d’utilité publique notoire, alors qu’il n’existe pas réellement de représentants de marques de Smartphones sur la place de Bamako. L’arrivée des nouveautés est aux mains d’importateurs qui les font venir de Dubaï.

« Dans un monde où il plus facile d’avoir un portable que de l’eau potable », il faut permettre à ces vendeurs de se mettre en phase avec l’évolution du marché et de se former. Pour migrer vers un système plus flexible d’auto-emploi

Aux installateurs de panneaux photovoltaïques. Là aussi, le marché est aux mains de gros opérateurs économiques, sans qu’il n’y ait de réelle diffusion du savoir-faire technique.

Ils sont isolés dans un secteur en expansion. Il n’y a pas réel modèle économique qui vienne soutenir une demande attendue en énergie pour satisfaire tant l’environnement rural qu’urbain.

Aux mécaniciens automobiles.

Depuis un certain temps, à l’exception de Toyota et Hyundai, les grandes marques automobiles ne sont plus représentées au Mali

Cela pose le problème de la maintenance du parc automobile qui est devenue numérique alors qu’elle était auparavant mécanique.

Mais là encore les vieux réflexes sont restés, sans être adaptés à l’évolution du matériel. Certains bricolages sont possibles. Cela ne se fait pas sans risque, cela provoque beaucoup d’incidents et se traduit par une obsolescence rapide d’un matériel coûteux comme des voitures Mercedes, BMW etc. C’est aussi principalement du matériel d’occasion.

Certains garages ont importé des machines à maintenance numérique mais avec une main d’œuvre pas nécessairement adaptée.

La situation enclavée du Mali fait que le pays dépend fortement des transports routiers (en provenance de Lomé, Abidjan, Conakry et Dakar) et cette carence en maintenance a une forte influence sur la pérennité du matériel roulant. Ainsi que sur les problèmes d’environnement et de pollution atmosphérique.

Au travers de ces exemples, on notera qu’il y a une réelle compétence professionnelle devenue obsolète parce qu’elle n’a pas été accompagnée dans son évolution.

C’est très important de maintenir vivace cette expertise d’opportunité mais il faut pouvoir la renforcer et la faire entrer dans une logique de travail plus adaptée aux besoins du marché.

Et cela va aussi de pair avec un modèle économique qui réponde à la question, « Comment s’organiser pour apporter des solutions originales aux problèmes d’une clientèle ? »

Il faut entreprendre pour entreprendre sa vie

Dans cet univers difficile où sur le domaine de l’emploi, chacun parle son propre langage, où personne ne se rencontre, où chacun s’imagine un futur et ne sait pas comment aborder les voies d’accès à un avenir désirable, il est impératif de créer des passerelles pour faire sortir de l’ombre tous ces potentiels cachés et leur donner un savoir-entreprendre. Des passerelles à tous les niveaux.

Ce savoir-entreprendre concerne.

  • Autant ceux qui cherchent une formation qualifiante qu’un emploi. C’est leur faire comprendre que leurs aptitudes ne se limitent pas aux intitulés d’un diplôme, mais s’inscrivent dans un savoir être et dans un savoir faire personnel. Présenter sa candidature, c’est pouvoir montrer qu’il existe une cohérence entre ses aptitudes et les intérêts de l’employeur potentiel.
  • Ce savoir-entreprendre, s’adresse aussi à ceux qui veulent créer une entreprise.

Nous en parlerons plus en détail dans un prochain billet.