De la nécessité de l’expression d’un besoin.

Me voilà revenu du Mali, il y a un temps déjà.

J’ai revu mes amis, j’en ai rencontré d’autres. Je me suis surtout imprégné de cette convivialité et de cette empathie qui font que tout contact prend un simple goût de bonheur.

J’ai aussi compris plusieurs choses.

La première, et elle me semble importante pour la mettre en tête de ces réflexions, concerne l’approche d’un problème.

Son identification doit pouvoir se faire en parfaite symbiose avec ceux qui y sont confrontés et dans le cadre d’une écoute respectueuse et fidèle.

Il faut la restituer tout simplement, sans la colorer de sa propre sensibilité.

Ainsi, par exemple, dans la phase d’identification d’un projet de déforestation à Madagascar, les paysans interrogés par l’autorité du projet, avaient exprimé l’impérative nécessité d’avoir des chèvres. Besoin incompatible avec l’objet du projet. Des chèvres cela mange de la verdure. Les paysans ont reçu des poules, qu’ils ont vendu pour acheter des chèvres.

« Ernesto Sirolli, avait prononcé une causerie aux Ted Talk, intitulée, tout simplement « Vous voulez aider quelqu’un ? Taisez-vous et écoutez ! ».

Nous ne nous doutons pas à quel point nous faisons part de la négligence la plus crasse quand notre écoute, nous laisse seulement entendre que ce que nous voulons entendre.

Sans le savoir nous négligeons le simple fait que le principe de l’aide, c’est de répondre à une demande, si celle-ci est formulée.

Nous n’avons pas d’autre devoir envers autrui que celui-là, de reformuler ce que nous avons cru comprendre, pour s’en assurer de la réalité.

Participer au développement, c’est participer à un jeu gagnant-gagnant, où l’échange réciproque est permanent, nous avons tout à apprendre de l’autre.

L’oublier, c’est aussi s’engager dans une solidarité de façade qui ne sert que ceux qui la prônent. Combien de crimes ne commet-on pas en son nom avec un grand renfort de paillettes et de falbalas. La vraie solidarité est discrète. Sa fonction d’utilité est plus importante que sa forme publicitaire.

Il y a aussi plus important.

Dans un livre remarquable, écrit en 1961 par Cheikh Hamidou Kane, « l’Aventure ambiguë » (Julliard, 1961), l’auteur décrit le déchirement d’un émigré africain en Occident pris entre deux cultures et déchiré par une schizophrénie identitaire.

 « Si je leur dis d’aller à l’école nouvelle (…) ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront ? »

« … Mais, apprenant, ils oublieront aussi.  … et ce qu’on apprend vaut-il ce qu’on oublie ? »

Mais faut-il oublier les fondements de sa tradition ? Engager un être humain dans un processus d’oubli de son passé n’est pas là une forme perverse d’asservissement identitaire et de colonialisme

« La tradition, c’est le progrès dans le passé ; le progrès, dans l’avenir, ce sera la tradition. » (Edouard Herriot)

Dans le terme tradition, il y a le concept de transmission. Si elle concerne un savoir flou qui appelle à recréer constamment des nouvelles versions, elle engendrera des déviances et principalement des dégradations dans l’information. C’est ce qu’on appelle l’entropie.

Par contre, si cette tradition peut-être formalisée comme l’aboutissement d’une recherche et d’une expérimentation avec des bénéfices reconnus, elle pourra servir de tremplin à d’autres expérimentations, à d’autres formalisations qui s’imprimeront dans les mémoires et résisteront à l’oubli du temps.

Il ne faut pas oublier que la tradition n’est pas un concept gratuit. Si elle existe, c’est qu’elle a été à un moment donné de l’histoire la réponse la plus adaptée à une série de problèmes. Cette piste d’adaptation a du être transmise aux générations et pour devenir pérenne, elle s’est muée en tradition.

Cette tradition revêt à mon sens une importance primordiale si on essaye de réfléchir en termes d’actions.

Car elle va être le moteur du devenir et la garantie que les entreprises menées ne se perdront pas dans l’oubli de l’obsolescence.

Il y a, donc, un énorme travail de rencontre et de dialogue à mettre en œuvre avec tous les acteurs d’une communauté.

Contribuer au développement et à l’émergence de nouvelles pistes, c’est partir de l’héritage de la tradition, c’est comprendre si cette tradition détient en elle les germes d’une capacité au changement.

Vivre entre deux cultures n’est pas chose facile. Le seul choix qui garde sa valeur c’est de créer un équilibre entre toutes les expériences passées et celle en devenir.

Tout le monde apporte sa pierre à l’édifice. Mais il faut aussi qu’il y ait un organe plus formel qui puisse rassembler toutes les expériences et en assure le transfert entre toutes les cellules.

A l’image d’une fermeture éclair, où les dents représentent l’ensemble des acteurs impliqués dans les actions solidaires, le curseur joue le rôle de mise en commun et de rassemblement.

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Nous sommes dans une époque troublée. Certains jouent avec l’avenir et la misère des gens en mettant en évidence une politique du rétroviseur. Si vous avez des problèmes graves, c’est parce que le monde que vous avez connu a changé. Supprimons tout cela, rétablissons les frontières, supprimons cette infâme monnaie, restons entre nous, n’assistons plus ceux qui ont faim d’assistance, car ils nous laisseront affamés…

On floute volontairement l’histoire pour provoquer des déviances.

Le remède ce n’est pas de pousser où cela fait mal. Ce n’est pas offrir des brioches à ceux qui ne demandent que du pain et dire ne même temps, je vous ai compris.

Le remède, ce n’est pas non plus oublier que beaucoup de nos ascendants ont pu retrouver l’honneur en cherchant ailleurs une protection contre les absurdités génocidaires et les perversités de l’histoire.

Car nous venons tous d’ailleurs portés par les vents des migrations. Nous sommes tous des métis, c’est un insigne honneur qui protège notre intégrité, notre ouverture, notre empathie. C’est un front métis qui fera l’histoire, qui pensera le futur solidaire

Cette voie du métissage qu’évoque Léopold Sédar Senghor dans ce poème, « Prière aux Masques« .

« Voici que meurt l’Afrique des empires – c’est l’agonie d’une princesse pitoyable
Et aussi l’Europe à qui nous sommes liés par le nombril.
Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l’on commande
Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement.
Que nous répondions présents à la renaissance du Monde
Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche. »

Soyons ce levain qui fera monter notre pain quotidien.

2 commentaires sur “De la nécessité de l’expression d’un besoin.

  1. Très beau billet, cher jean-Claude, non pas d’un rêveur mais d’un acteur solidaire dans un monde en changement dans lequel tu rappelles des vérités que l’Afrique a tellement bien intériorisées.
    Riche retour d’expérience du spécialiste en coopération et développement.
    Tu tires les enseignements fondamentaux de ton immersion dans cette Afrique vraie et chaleureuse qui a baigné toute ta carrière professionnelle et inspiré une bibiothèque entière de récits captivants.

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  2. Merci infiniment Monsieur Feys pour ce billet plein de sagesse et d’humanisme. J’ai bien aimé vos propos sur l’aide, l’écoute et la tradition.

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