Vous avez dit « Djoliba Valley » – Abdoulaye Z. Bagayoko.

Récemment, le sénégalais Souleymane Bachir Diagne, éminent philosophe et enseignant à la Columbia University de New York, a porté un regard critique sur la propension à l’entreprenariat.

« Qu’est-ce que cela veut dire, soyez des entrepreneurs ?

Si les systèmes éducatifs peuvent mettre en place dans une certaine continuité des incubateurs, et que la formation elle-même soit prolongée par des études de projet, là on peut comprendre. Mais dire simplement aux étudiants, soyez des entrepreneurs ! Cela n’a aucun sens. »

A lire dans Le Monde Afrique.

Il faut bien avouer que la création d’entreprise est depuis longtemps la tarte à la crème des stratégies de lutte contre la précarité de l’emploi.

Il ne faut cependant pas oublier que toutes ces mesures relèvent avant toute chose d’une volonté d’éradiquer le chômage et d’une dynamique de projet professionnel.

Et sous ce concept de projet professionnel, il faut intégrer la recherche d’un emploi salarié tout autant que la promotion d’un projet entrepreneurial. Quelque soit le choix, le parcours est semé d’embûches, pour autant que l’on prenne les choses à cœur.

Sur le terrain de la création d’entreprise, on voit aussi apparaître des structures d’assistance et de formation sous le vocable d’incubateur ou de pépinière d’entreprise. Ce sont des cellules d’accompagnement de projets de création d’entreprise. L’incubateur peut aussi apporter un appui en termes d’hébergement, de conseil et de financement, lors des premières étapes de la vie de l’entreprise. Il existe aussi des institutions d’aide à la création au sein des Chambres de Commerce, mais aussi dans des entités plus indépendantes comme l’ADIE, France Entrepreneuriat.

Il en existe de nombreux exemples en Afrique de l’Ouest. Au Mali vient de se créer sous l’impulsion, entre autre, d’Orange Mali, « Createam ». Dans le domaine plus spécifique de l’agriculture, il existe une ONG malienne qui aborde depuis longtemps, à la fois la formation d’adultes à des métiers ruraux, mais joue aussi le rôle d’incubateur et d’accompagnateur dans la création d’entreprise « AJA-Mali ».

Au Burkina Faso, on trouvera La Fabrique. Il y en a d’autres au Sénégal et ailleurs en Afrique.

De manière générale, je pense que le défi de la création d’entreprise, dont je ne nie pas l’utilité, fait d’abord partie de l’ADN de beaucoup de personnes et de jeunes en particulier, et, rapporté au continent africain, il est l’expression d’une volonté de changement, dans le sens où l’exprime Maurice Godelier dans un livre sur l’ethnologue français Levi-Strauss (le Seuil, 2013) :

« Nous sommes la seule espèce qui non seulement vit en société, mais qui produit de nouvelles formes d’existence sociale et donc de culture pour continuer à vivre. Produire et non pas reproduire la société, tel est le propre de l’homme ».

Jean-Michel Severino et Jeremy Hajdenberg, auteurs du livre « Entreprenante Afrique » font bien remarquer dans un article paru dans Le Monde :

« Ces entreprises sont portées par des hommes et des femmes qui incarnent une nouvelle génération, ancrés dans la modernité bien que profondément attachés à leurs racines, désireux de s’enrichir, mais partageant tous la même vision : c’est par l’entreprise durable et utile que l’Afrique émergera. Face à un environnement où tout est à construire, ils sont des héros qui déplacent bien des montagnes.

L’énergie de ces entrepreneurs est l’une des raisons profondes de la dualité économique qui est en train de s’installer en Afrique : la croissance des pays pétroliers et miniers durant les quinze dernières années (Nigeria, Angola, etc.) et la résilience de l’Afrique du Sud ont occulté l’extraordinaire trajectoire d’un grand nombre de pays pauvres, enclavés et dépourvus de ressources minières et pétrolières – y compris au Sahel. Aujourd’hui, ces pays, riches de leur marché intérieur en constante progression, du Kenya à la Côte d’Ivoire, du Sénégal à l’Ouganda, de l’Éthiopie au Togo, continuent à connaître des taux de croissance supérieurs à 6 %. Globalement, les modèles économiques se diversifient de plus en plus et l’on commence à voir pointer des spécialisations industrielles à l’exportation, comme en Éthiopie, tandis que les stratégies des grands partenaires comme la Chine ou l’Europe influent de plus en plus sur les structures économiques. »

Il faut également prendre en compte l’évolution du concept d’économie du développement.

Par le passé, elle se concentrait sur les grands travaux d’infrastructure à partir d’un diagnostic de recherche sur ce que les pays en développement n’avaient pas et ce qu’ils n’arrivaient pas à faire correctement.

C’était une manière de vouloir reproduire la société telle qu’elle existe dans les pays occidentalisés.

Maintenant, on a enfin compris qu’il était temps d’arrêter de dire aux pays d’Afrique comme à d’autres pays à faible revenu ce qui ne va pas et ce qu’ils doivent changer ; mieux vaut travailler avec eux à identifier leurs atouts sur la base de ce qu’ils ont aujourd’hui. Ils pourront transformer ces atouts en compétitivité sur les marchés nationaux et internationaux.

Je pense notamment à l’extraordinaire développement de l’usage de l’internet mobile (64 % pour l’Afrique alors qu’elle n’est que de 30 % en France)  et d’autre part aussi à la croissance des projets de création et d’utilisation d’une énergie renouvelable qui vient bouleverser le rapport qu’ont les populations avec les besoins en électricité.

En ce qui concerne l’internet mobile, les statistiques sont éclairantes.

Selon l’institut de sondage, « Afrobaromètre », qui a enquêté dans 34 pays entre 2011 et 2013, 93% des Africains ont accès à la téléphonie mobile. Ils sont 88% à pouvoir aller à l’école, 59% à avoir l’eau courante et 28% à être reliés à un système d’épuration des eaux. (Merci à Mariam Konate)

En ce qui concerne l’énergie renouvelable :

« Le coût de production de l’énergie solaire est passé de 4 dollars le watt en 2008 à 1 dollar aujourd’hui, ce qui ouvre des perspectives nouvelles »

Banque Africaine de Développement – Rapport sur le Développement en Afrique 2015

Si nous revenons à la création d’entreprise ou plutôt à celui de la recherche d’un emploi, je pense qu’on oublie de recourir à l’intelligence collective. Les incubateurs n’ont d’autre fonction que de former des individualités aux techniques de la création d’entreprise.

Et heureusement qu’elles existent comme le fait remarquer cet article paru dans la Libre Belgique, intitulé « L’incubateur: bâton indispensable de la start-up? »

« Jusque-là, nous ne nous étions pas confrontés au marché. L’incubation nous a permis de sortir de notre bulle, de passer en mode cocréation… l’incubation fut comme une initiation en concentré : « Ce fut un peu HEC en 3 mois. Le moyen de faire passer une masse d’informations en peu de temps. Sans cela, nous aurions peut-être mis 10 ans pour collecter toutes les compétences nécessaires à droite et à gauche…« 

Je constate qu’il y a un grand malentendu teinté de beaucoup de naïveté dans le concept de création d’entreprise. On mélange réussite et succès avec argent. Malentendus trop souvent alimentés par tous les gourous qui dispensent leur parole évangélique dans des séminaires, conférences, sites internet, et autres manifestations.

Car il manque avant tout un savoir-être ou plutôt un « comment suis-je ? ». Le savoir-faire est simple à transmettre. On ne porte pas assez l’accent sur la nécessité de développer une maturité, d’entraîner les postulants à l’entrepreneuriat dans une réflexion personnelle. Une idée cela doit se murir, se tester, il faut la triturer dans tous les sens. Il ne suffit pas de dire je vais créer un centre de formation à l’agriculture dans un endroit où cela existe. Il ne suffit pas de dire je veux créer un lycée dans une ville qui en comporte déjà, sans savoir réellement si cela est nécessaire, utile. Il ne faut pas confondre les études de marché avec le marketing à 5 francs 6 sous.

C’est une crainte qui est souvent exprimée par de nombreux postulants à l’aventure. Où vais-je trouver l’idée ? Alors que cette idée se trouve à la confluence de plusieurs paramètres. Comme indiqué dans le schéma ci-dessous.

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Il existe plusieurs formes d’entrepreneuriat.

Celle assez classique de ceux qui veulent développer une idée de produit ou de service et qui cherchent de l’aide pour monter l’entreprise qui va le lancer sur le marché.

Une autre dans laquelle les promoteurs veulent donner une forte fonction d’utilité sociale à leur projet économique. Cette voie relève de ce qu’om appelle l’Économie Sociale et Solidaire ou ESS.

D’une autre manière, c’est dire :

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Il y a enfin une troisième voie d’incubation. Celle qui concerne plus particulièrement le développement durable et qui met en relation tous les acteurs d’un territoire pour résoudre les problèmes particuliers qui affectent ces entités (commune, région, quartier, etc.).

On y mettrait en coopération et non en compétition dans des ateliers coopératifs tous ceux qui restent intéressés à l’échange pour la résolution de problèmes.

Comme par exemple :

  • une association qui souhaite répondre à un besoin local mais qui n’a pas les compétences en lui-même pour le faire lui-même
  • des promoteurs ou des entreprises locales qui souhaitent développer un nouveau produit ou service qui intègre les démarches DD
  • une collectivité qui souhaite mettre en place un programme local mais qui cherche des partenaires avec qui elle peut s’associer pour le mener
  • et aussi des boursiers comme ceux de la Cellule pour le Développement du Mali de retour au pays pour y préparer leur parcours d’insertion.

J’imagine une démarche d’incubation de développement dans des ateliers coopératifs, charnière permanente entre la diaspora, ceux qui rentrent au pays et les différents écosystèmes territoriaux du Mali.

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  • Pour créer des foyers d’incubation d’une culture alliant tradition et modernité, en ne négligeant pas le secteur informel.
  • Pour instaurer une dynamique de l’emploi sur le terreau national.
  • Pour favoriser la création collective et assistée d’entreprises.

Je voudrais terminer en citant quelques extraits de la réflexion d’un ancien président de la Cellule pour le Développement du Mali sur les thèmes que je viens d’évoquer.

« Vous avez dit Djoliba Valley ?

J’aurais voulu assister à la présentation de Jean-Claude Feys sur la création d’un Djoliba Valley, mais ça n’a pas été possible.

Par rapport à cette idée, le gouvernement du Mali à travers le ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche scientifique et de l’innovation mène des investigations en vue de favoriser la création d’incubateurs de startups. Cette nécessité a été beaucoup discutée lors des assises nationales de la recherche scientifique et de l’innovation tenues au mois de mai 2016. Un reportage sommaire se trouve dans cette vidéo entre les durées de lecture 12:30 et 15:00.

Parallèlement aux actions du gouvernement, Bamako compte aujourd’hui plus de 2 projets d’incubation dont Impact Hub et Createam et la dynamique est croissante.

Autant vous dire que, dans les années ou même les mois à venir, il y aura au Mali plusieurs Djoliba Valley. C’est une nécessité car nos voisins l’ont fait et aussi parce que c’est le moyen le plus sûr aujourd’hui pour absorber le chômage des jeunes.

S’adressant spécifiquement au cas des boursiers et anciens boursiers d’excellence; à la création de la CPD en 2007 nous avons essayé de favoriser, à travers la création de Minicode et d’autres rencontres, l’entreprenariat collectif et la création d’un cadre d’incubation où les boursiers une fois les diplômes en poche peuvent s’exprimer et créer.

Mais cela a toujours été un échec pour plusieurs raisons dont le manque crucial de culture d’entreprise et de travail collaboratif. Il y a aussi le fait que, faute de suivi pertinent au plus haut niveau, les boursiers n’ont jamais été conscients de manière collective des objectifs réels du programme des bourses d’excellence et de ce que l’état attend d’eux.

Aujourd’hui, la CPD a réussi à poser des actions extrêmement importantes concernant l’intégration des nouveaux et de leur orientation. Mais il y a un pas très important à franchir pour réussir l’insertion professionnelle des anciens boursiers au Mali. Et un projet de création d’un cadre d’incubation d’idées innovantes pour favoriser la création d’entreprise est nécessaire. La CPD doit porter ce projet auprès de son ministère de tutelle qui va sans doute l’accueillir à bras ouverts.

Aussi, je voudrais souligner un point important, l’entreprenariat n’est pas une question d’excellence, c’est un état d’esprit, c’est une culture et ça s’apprend !

Pour favoriser l’entreprenariat « positif » il faut d’abord avoir conscience de l’environnement (en occurrence du Mali), des besoins et des moyens disponibles dans cet environnement.

Un programme peut consister à sensibiliser les boursiers des besoins locaux pendant leurs passages au Mali durant les vacances par des visites de terrain, d’entreprises, de services et par d’autres moyens, à définir, dans le but de leur permettre de savoir les directions à prendre et les problèmes à résoudre. Ce programme peut aussi inclure des volets séminaires et formations courtes en création et gestion d’entreprise. De ce fait, très tôt, les boursiers se situeront par rapport à un projet professionnel bien structuré.

Amicalement

Abdoulaye Z. BAGAYOKO

Ancien Président de la CPD »

J’ajouterais aussi que l’Université pourrait également jouer un rôle important dans son rôle de dispensatrice de savoir. C’est offrir, à ceux qui le souhaitent, un circuit d’initiation, de découverte, de partage, et d’émulation de leur créativité et de leur expertise.

La CPD ne doit pas négliger la raison fondamentale de son existence. Être une cellule pour le Développement du Mali. La CPD porte en soi une valeur ajoutée collective de haute volée. Il ne faut pas l’éteindre dans le vase clos de l’université ou de la bureaucratie. Il ne faut pas faire de ses membres seulement des philosophes.

Ce sont des jeunes pousses qui ne demandent qu’à grandir, évoluer et participer à la construction du pays. Ils ont un vécu qui ne demande qu’à s’enrichir. Mais pas dans la solitude, ou dans l’exil.

 

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