Nous étions à Bamako

Le billet d’Olivier Ray, « Pourquoi aider les régions menacées par Boko Haram ? » sur le blog « Idées pour le développement », fait écho à un billet personnel rédigé au retour du Mali en mars 2013.

Il reste pour moi incontestable que la mise en place d’une politique cohérente de développement reste la meilleure stratégie pour lutter contre tous les radicalismes et les extrémismes pervers. Que cela s’appelle Boko Haram, Ansar Dine, Daesh, Tag Mehir, etc.

A cette époque, j’écrivais :

De ce voyage, je dirais même ce pèlerinage, tant ce séjour a été intense dans les amitiés retrouvées, je voudrais mettre en évidence plusieurs choses.

La première, c’est que bien peu de gens sont capables de parler honnêtement de la situation au Mali. Il faut avoir été sur place et avoir parlé avec ceux qui vivent les événements pour savoir un peu. Car on ne dit surtout pas tout, et d’ailleurs pourquoi dire tout, chacun a sa part de vérité qu’il partage ou non. On sent cependant qu’il y a des vérités qui se sont révélées. Elles germent dans le jardin secret de tous les habitants du pays, prennent des formes très discrètes pour pouvoir apparaître plus tard comme des éléments de quête vers une solution communautaire.

J’ai dit en préambule que bien peu de gens pouvaient parler honnêtement des événements qui secouent le Mali.

Ils prennent leurs grosses lunettes intellectuelles et grossissent les religions du passé colonial français pour condamner au pire ou, au mieux, apporter une critique un tantinet négative à l’intervention française. A l’instar de ces autres intellectuels qui avaient vanté les mérites du régime Pol Pot au Cambodge et ignoré l’hécatombe terrible dont ce régime fut le vecteur volontaire.

Mais rien n’est encore fini et même, si des résolutions ont été prises, notamment en matière électorale, l’attente va encore être longue avant que des mesures concrètes puissent se mettre en place.

Libération du 25 février 2013 mettait le doigt là où cela peut faire mal dans un article de Jean-Louis Le Touzet, intitulé, « Tombouctou, éternelle cité perdue« .

Cet article raconte, à partir de témoignages, le vécu des habitants avant et après le départ des djihadistes.

Je retiendrai deux extraits :

« Cet instituteur dit avoir résisté par l’esprit mais constate aussi, amer, qu’à partir du moment où l’on a senti l’odeur de l’administration centrale lors de la visite présidentielle, on s’est senti libérés. Mais sauf qu’il n’y a toujours pas d’administration, ni de courant, ni d’eau. »

« Pour lui, il est certain que certains Tombouctiens avaient une communauté d’intérêts avec les islamistes, certains commerçants évidemment, mais pas qu’eux. »

Ces deux témoignages sont très révélateurs de la nécessité d’installer une harmonie consensuelle dans une société et que toute carence dans ce domaine sera perçue comme un besoin de rechercher autre chose.

En d’autres termes, la communauté musulmane aurait finalement accepté les principes rigoureux préconisés par les islamistes fondamentalistes si la terreur n’avait pas été la méthode d’échange.

Mais si une stratégie de fond avait été mise en place, basée sur le développement local et sur les flux d’échanges entre la reconnaissance des savoir-faire traditionnels et les besoins nécessités par une économie adaptée à un nouvel environnement, la résistance à l’oppression aurait été plus simple et plus ouverte. Cette oppression n’aurait pas trouver de terrain où semer sa mauvaise parole.

Quelque soit le cas de figure, l’identité locale a un énorme pouvoir de résilience.

Surtout pas d’acte de foi aveugle qui fait croire que penser autrement peut devenir un crime. Même un certain humanitaire, par les absolus qu’il propose, peut représenter un danger.

Être vraiment humanitaire ou humaniste, c’est pouvoir regarder les choses dans leur réalité et aussi de prendre des distances avec la réalité pour proposer des perspectives et se prémunir de tout concept trop absolu.

Personne n’a le privilège de changer les choses, personne ne peut se sentir investi d’une mission quasi divine, personne ne peut être fanatisé par une pensée unique.

Seul un progrès discuté, adapté, en symbiose avec les existants, sans préconçu d’asservissement, peut engendrer une pensée d’action positive.

Il ne faut pas assujettir ce progrès à des indicateurs de bien être qui ne sont qu’une façon déformée d’imposer une vision absolue et donc impersonnelle à autrui. 

La vision du progrès est un acte de culture et ce progrès ne pourra être compris que comme une réponse à des dysfonctionnements qui empêche une société de fonctionner normalement.

Dans un autre billet, daté du 8 février 2015, je continuais à évoquer ce même thème.

J’ai dit, et je le répète, que la clé de l’essor du Mali se trouve dans son développement. Résoudre les problèmes du Nord est certes une priorité mais qui peut aussi se résoudre par la création d’un état économiquement équilibré. Il faut créer un pays qui donne à toute sa population l’envie d’y vivre pour tenir la dragée haute aux tendances séparatistes qui gangrènent beaucoup de vecteurs d’évolution.

Il y a aussi une société malienne à remodeler, en lui proposant d’élaborer des nouvelles règles de conduite, en l’incitant à faire évoluer son système très élaboré de protectionnisme social vers une solidarité collective plus élargie.